Marie Recalde (AA66) et Alexandre Papaemmanuel (AA68) : “Les Forces Spéciales : mal nécessaire ou impérieuse obligation ?”

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En permanence sur le fil, les FS représentent finalement autant un risque qu’une opportunité pour le modèle des Armées : un risque de décrochage technologique par rapport aux forces conventionnelles, compte tenu de leur perpétuelle réforme et de leurs équipements particuliers, mais aussi une opportunité culturelle par l’esprit d’innovation qui les anime et qui pourrait irriguer la transformation du ministère des Armées voulue par la Ministre. Par Marie Recalde, avocate, ancienne députée de la Gironde et ancienne membre de la Commission de la Défense nationale et des Forces Armées, et Alexandre Papaemmanuel.

Peu avant minuit, les forces spéciales françaises s’engagent sur le pont de Wabaria (Mali). Un pick-up chargé d’explosif fonce alors sur les positions françaises sous les tirs des soldats et explose dans un éclat qui déchire la nuit.

Ce combat débute après la journée du 25 janvier 2013 au cours de laquelle nos soldats ont pris position à Gao. Des tireurs d’élite se sont placés sur un monticule dominant le village de Wabaria et le fleuve ; ils permettent aux Forces spéciales de prendre le contrôle du terrain et, en fin de compte, de l’entrée sud du pont.

Au même moment, des avions C-130 et Atlantic 2 veillent discrètement dans le ciel tandis que des Rafale passent et repassent pour appuyer les troupes qui apparaissent bien fragiles après un raid « basse altitude » (avantages et inconvénients d’entrer en premier). Une guerre d’usure débute et il faut y faire face avec un appui réduit et des munitions qui s’amenuisent. Les soldats fatiguent et les ennemis résistent car le pont est leur seule porte de sortie.

Visages couverts, yeux masqués par des lunettes de soleil, vêtus de couleur ocre sur terrain abrasif, les Forces spéciales (FS) fascinent car elles sont au cœur de l’action, celle qui se déclenche dans l’urgence d’un renseignement à la date de péremption de quelques heures. Leurs adversaires, pour qui la mort violente fait partie des options militaires, les obligent à s’exposer dans des combats de proximité qui se terminent à la grenade ou l’arme de poing, une proximité devenue étrangère à de nombreux conflits modernes. « À la vie, À la mort ! » comme l’énonce la devise du Commando Ponchardier.

Seules, les FS sont insuffisantes ; mais elles sont complémentaires des forces conventionnelles et préviennent le développement des métastases en se déployant rapidement et avec une faible emprise logistique. Leur principe directeur est millénaire : de petits groupes d’hommes peuvent apporter une indiscutable plus-value au système de forces classiques quand les circonstances l’imposent.

En effet, les forces spéciales :

  • mettent à profit leur flexibilité pour répondre à celle des ennemis de la France ;
    représentent une alternative au combat frontal pour une opération à fort effet de levier et sur des cibles stratégiques;
  • complètent une manœuvre classique pour user et désorganiser l’adversaire à l’intérieur de ses lignes, en profondeur, au sein de dispositifs moins sécurisés. Il s’agit d’un outil réactif capable de contester la zone d’impunité de l’adversaire en agissant dans son camp grâce à de courtes fenêtres de vulnérabilité. Avec les FS, pas de sanctuaire permanent pour l’adversaire !
  • deviennent, enfin, une solution intermédiaire quand l’environnement politique et diplomatique ne permet pas de mettre en place une stratégie directe dans un pays cible. La théorie de l’« unconventional warfare(1) » ou la guerre hybride russe dans l’Est de l’Ukraine(2) en fournissent les exemples les plus criants.

Leurs faits d’armes sont en effet rarement révélés au grand jour : il s’agit d’actions discrètes voire secrètes mais non clandestines car « revendicables ». Néanmoins, l’absence de publicité ne diminue en rien un engagement qui est total : au Mali comme au Levant ; dans la lutte contre le terrorisme ou dans une action coup de poing contre un chef de Katiba(3) à l’occasion de missions d’actions offensives directes ; déployées à Gao pour une attaque dans la profondeur avant l’arrivée des forces françaises conventionnelles de l’opération SERVAL(4) ; dans l’action de libération d’un otage ; lors d’une mission de renseignement, comme lors de missions dites d’environnement, comprenant la formation et l’accompagnement de partenaires jusqu’au combat.

Plus que jamais facteur de puissance, les Forces Spéciales (FS) contribuent au rang militaire d’un pays. Or, en ce domaine, la France fait partie d’un club restreint et doit le rester. Car les conflits modernes les ont rendues incontournables. A ce titre, la Loi de programmation militaire 2019-2025 évoque un « spectre des missions allant de l’anticipation stratégique à la capacité de renseignement et d’action face à un dispositif ennemi moderne et complexe, en passant par la lutte dans la durée contre le terrorisme, par la prévention et le partenariat militaire opérationnel (PMO) ». Elle loue d’ailleurs « la polyvalence, l’interopérabilité, la réactivité » de ces troupes (5).

D’ailleurs, ce même document a doublé leur contrat opérationnel : elles devront désormais pouvoir être projetées sur deux théâtres extérieurs simultanément, là où le ministère des Armées n’envisageait jusqu’à présent qu’un déploiement restreint à un seul théâtre d’opération. Il s’agit donc de coller à ce que le COS réalise aujourd’hui au Sahel et au Levant. Il s’agit donc de reproduire, sur un théâtre supplémentaire, ce que le COS réalise aujourd’hui au Sahel. Mais les FS en auront-elles les moyens à l’heure où elles sont obligées de demander aux Britanniques de leur prêter des hélicoptères lourds Chinook(6) pour intervenir au Sahel(7)?

Or cette question stratégique des moyens matériels est rehaussée par une originalité identitaire et interarmées qui, au sein des Armées, joue en leur défaveur. En effet, bien qu’agissant dans l’ombre, le caractère stratégique des FS les propulse régulièrement sur le devant de la scène, non sans cristalliser une certaine envie au sein des Armées.
Emanation des trois armées, constituées en système de Forces, certains craignent pourtant que les FS ne deviennent une quatrième Armée concurrente. Avec pour devise «Faire autrement », leur spécificité fait leur force mais le particularisme peut parfois être incompris.

Dans ces conditions, il paraît plus que jamais déterminant que les Forces spéciales soient en mesure d’affronter à la fois des défis capacitaires majeurs et le défi de l’innovation en disposant pour ce faire des meilleurs outils et d’une parfaite intégration au sein des Armées.
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Les forces spéciales et l’innovation

La fonction innovation s’avère déterminante pour les forces spéciales. Sa pleine prise en considération supposerait de modifier les cadres juridique et réglementaires  en vigueur, voire l’organisation actuelle.

  • L’indispensable prise en compte de la spécificité du COS

Premières à entrer sur le théâtre mais aussi souvent beta testeur ou primo utilisateur dans le domaine capacitaire, les FS doivent agir « Au-delà du possible »(8). Mais comment inscrire cette relation dans le temps ? Comment ne pas créer des étincelles avec la logique de déroulement des programmes d’armement(9) ? Comment allier urgence de l’opération et rigueur du déroulement de l’opération d’armement ? Il revient au COS, à la DGA mais aussi à la BITD de se rapprocher de ces utilisateurs finaux exigeants par nature mais au volume de commande réduit, par définition.

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Mais la spécificité du COS impose un déséquilibre avant, favorisant l’innovation, le smart way, ce mode commando qui permet une réelle créativité des unités du COS. Il convient donc de laisser aux opérationnels la marge de créativité qui débouche sur des solutions rapides. A titre d’exemple, le projet Rakoon (Recherche Aéroportée Kit Opérationnel d’Observation Nomade) est un système conçu par un adjudant du 13e régiment de Dragons Parachutistes (13e RDP) qui permet aux opérateurs des FS de voir sur une tablette ce qu’ils devraient normalement observer à travers la lentille de leurs caméras, jumelles ou monoculaires(10).

Le COS doit également investir au maximum des dispositifs réactifs existants (CIEPCOS, MIP, EOR, Rapid) en y apportant un réel regard critique et donc une implication chronophage pour des opérateurs peu disponibles compte tenu de leur implication opérationnelle.

Le foisonnement peut être mieux organisé pour favoriser le passage délicat de l’innovation à la capacité opérationnelle sur un mode réactif. Et si la Sécurité des Systèmes d’Informations (SSI)(11) est indispensable pour garantir l’étanchéité des données sensibles qui y transitent, les processus d’homologations qui en découlent sont parfois lourds, retardant d’autant la mise en production et la formation des opérationnels.
Le défi est également de traverser cette « vallée de la mort » entre innovation spontanée et contraintes imposées par une opération d’armement. Sur ce point, la conduite des opérations d’armement est régie par une instruction ministérielle (125/1516) garantissant le respect des performances, des délais et des coûts. Ce cadre est une garantie de transparence et de traçabilité des décisions. Mais le besoin de processus adaptés est plus que jamais prégnant, dans un contexte où les forces armées sont engagées en OPEX dans des configurations changeantes, où les menaces sont évolutives et où le déploiement de technologies nouvelles s’accélère de façon significative, surtout dans le numérique.

Un autre défi réside dans l’adaptation du cadre juridique en ce domaine. L’ordonnance du 23 juillet 2015 refondant le droit des marchés publics(12), rappelle que les marchés publiques doivent respecter les principes de liberté d’accès à la commande publique, d’égalité de traitement des candidats et de transparence des procédures. « Ces principes permettent d’assurer l’efficacité de la commande publique et la bonne utilisation des deniers publics ». Cependant, pour les marchés publics de défense ou de sécurité, l’ordonnance rappelle que l’objectif est aussi « d’assurer le renforcement de la base industrielle et technologique de défense européenne ». En particulier, l’alinéa 7 de l’article 16 permet à l’Etat de déroger à la règle d’égalité de traitement et de publicité des appels d’offre pour « les marchés publics destinés aux activités de renseignement ». L’urgence de certaines opérations des FS pourrait imposer un ajustement de cette ordonnance du 23 juillet 2015, en insérant un alinéa prenant en compte les marchés publics destinés aux activités urgentes ou discrètes des Forces Spéciales (cf. la proposition d’amendement en fin de note).

COS et DGA : un lien à préserver

Toutefois, cette flexibilité et cette liberté ne doivent pas constituer pour le COS une occasion de prendre ses distances avec la DGA. Les deux ont besoin de la culture de l’autre : l’innovation rapide et pragmatique des commandos doit irriguer la DGA qui en fait une priorité de sa transformation (13).

La maîtrise des systèmes complexes et l’approche capacitaire doit nourrir le projet de transformation du COS. En effet, la mission de la DGA est d’équiper les Armées et donc les FS. Elle a pour vocation de conduire un plan d’acquisition (PA) et ne doit pas se réduire à une agence de contractualisation.

Le PA s’inscrit dans une méthodologie qui débute avec la spécification, l’architecture, la qualification et la réception. Il faut faire correspondre aussi bien la planification de la DGA (qui lui permet de gérer plus de 80 Programmes à Effet Majeur (PEM) par an et de passer plus de 200 contrats) que les besoins des FS parfois exprimés dans l’urgence.
Pour rester au contact du besoin du COS, la DGA a placé un de ses ingénieurs au Bureau Capacités et Innovation du COS afin de mieux comprendre le besoin tandis qu’un Architecte Capacitaire est partiellement en charge des FS. Par ailleurs, et dans la mesure où les FS ont besoin de technologies rapidement évolutives, elles peuvent disposer de dispositifs particuliers de la DGA comme :

  • RAPID : Dispositif de soutien à l’innovation dédié au PME et ETI qui peut parfois connaître une mise en œuvre longue si l’opérationnel ne frappe pas à la bonne porte de la DGA ;
  • OER : les Opérations d’Expérimentations Réactives doivent permettre des essais avant de lancer une acquisition ;
  • UO : les Urgences Opérationnelles sont des procédures plus rapides qui doivent aboutir à une notification entre 6-4mois quand le processus nominal est de 11 mois.  Un tiers des Urgences Opérationnelles est dédié au besoin FS : lunettes, postes de communication tactiques longue portée ;
  • NSPA : La NATO Support and Procurement Agency permet des achats de COTS (« commercial off-the-shelf » qui signifie : vendu sur l’étagère) lors de processus d’acquisition délégué par la DGA qui a permis l’acquisition de système ROVER, de JVN ou de bras polyvalent pour le C130.

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Les FS, une culture précieuse pour les Armées

En permanence sur le fil, les FS représentent autant un risque qu’une opportunité pour le modèle des Armées : un risque de décrochage technologique par rapport aux forces conventionnelles et aux forces spéciales alliées, compte tenu de leur perpétuelle réforme et de leurs équipements particuliers, mais aussi une opportunité culturelle par l’esprit d’innovation qui les anime et qui pourrait utilement irriguer la transformation du ministère des Armées voulue par la Ministre.

Exigeante par nature, suspicieuse par nécessité, la famille des FS forme une communauté humaine remarquable, à l’engagement total, de tous les instants, au service de notre pays. Une famille soudée parfois compliquée à intégrer. Cependant l’ouverture est aujourd’hui nécessaire aussi bien pour intégrer des ruptures technologiques de plus en plus rapides mais surtout pour faire face à des ennemis qui s’adaptent de plus en plus rapidement.

Car les Armées sont confrontées à des organisations aptes à passer d’une action militaire classique à une action asymétrique puis à disparaître rapidement, d’une logique de conquête territoriale à une logique du faible au fort. Les ennemis de la France ne respectent pas les « règles » de la guerre et s’installent là où l’Etat a failli. Ils exploitent les faiblesses de nos sociétés connectées et utilisent des vecteurs de communications modernes, d’action cyber offensive mais aussi des opérations d’influences calibrées. Face à ces organisations violentes, les FS sont indispensables.

Mais rien de grand ne se réussit seul, et le COS doit animer son écosystème de partenaires pour les amarrer à sa culture si particulière. Ses partenaires doivent également apprendre à marcher sur le fil, à prendre des risques et à s’exposer. Tous ont à gagner à faire un pas vers l’autre.

Même si elles sont discrètes, les missions du COS sont ontologiquement exposées. Les FS continuent de payer un lourd tribut à leur engagement, jusque dans leur chair : vingt-six blessés et deux militaires tués au cours des trois dernières années dont, l’automne dernier, un adjudant du 13e régiment de dragons parachutistes (RDP) sur le théâtre levantin.

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Annexes : proposition d’amendement modifiant l’ordonnance relative aux marchés publics

  • A l’article 16 de l’ordonnance n° 2015-899 du 23 juillet 2015 relative aux marchés publics, après les mots « activités de renseignement », ajouter les mots « telles que définies à l’article L 811-3 du code de la sécurité intérieure ou aux activités des unités des forces spéciales ».

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> La note est consultable en intégralité à l’adresse suivante :
https://www.lhetairie.fr/single-post/forces-speciales

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NOTES

1. “Activities conducted to enable a resistance movement or insurgency to coerce, disrupt, or overthrow a government or occupying power by operating through or with an underground, auxiliary, and guerrilla force in a denied area. Also called UW.”, Department of Defense Dictionary of Military Terms (Joint Pub 1-02), page 265.

2.  Ulrich BOUNAT, Le temps de la guerre « hybride », Libération, 25 juin 2017. http://comite-ukraine.blogs.liberation.fr/2017/06/25/combattre-au-temps-de-la-guerre-hybride/
Sur la notion d’hybridation, le lecteur pourra se référer à Jean-François GAYRAUD, Théorie des hybrides : terrorisme et crime organisé, Paris, CNRS Editions, 2017.

3. Nom donné à une unité de combattants engagés dans les conflits en Afrique du Nord ou dans le Sahel.

4. https://www.defense.gouv.fr/operations/operations/autres-operations/operations-achevees/operation-serval-2013-2014

5.  LPM 2019-2025, rapport annexé, p. 20.

6. Hélicoptère lourd qui équipe l’ensemble des Armées occidentales

7.  Jean-Dominique MERCHET, « Le Royaume-Uni va envoyer des hélicoptères pour aider les Français au Sahel », L’Opinion, 18 janvier 2018. https://www lopinion.fr/edition/international/royaume-uni-va-envoyer-helicopteres-aider-francais-sahel-141646

8.  Devise du 13e régiment de dragons parachutistes (ou 13e RDP).

9.  Instruction générale n°125/DEF/EMA/PLANS/COCA – N° 1516/DEF/DGA/DP/SDM relative au déroulement et la conduite des opérations d’armement – tome I.

10.  Les projets Dragon, Dracula, mule SAS, cartouche de chaux XL sont également issus d’une innovation interne aux FS

11.  Ensemble des moyens techniques, organisationnels, juridiques et humains nécessaires à la mise en place de solutions pour empêcher l’utilisation non-autorisée, la modification ou le détournement du système d’information.

12. https://www.legifrance.gouv.fr/eli/ordonnance/2015/7/23/EINM1506103R/jo/texte

13.  Michel CABIROL, « Les cinq grands défis de Joël Barre à la tête de la DGA », La Tribune, 23 août 2017.

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