L’arme nucléaire : une évolution inévitable.
La table ronde sur la dissuasion nucléaire française au XXIe siècle, lors du Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie (PDSF) - organisé du 24 au 26 mars dernier pour la 3e année consécutive autour de 3 thèmes (« compétitions et conflictualités », « alliances et organisations » et « souveraineté et innovation ») – trouve une résonance particulière dans le monde actuel.
Ninna nanna, nanna ninna …
Dors mon enfant, dors
que si tu dors, tu ne verras
autant d’infamies et de malheurs
qui se succèdent à travers le monde
entre les épées et les fusils
des peuples civils.
« Avec la montée des rivalités entre puissances, l’arme ultime retrouve une place centrale dans la dissuasion » (Le Monde, 22 mars 2026). Depuis plus de 50 ans la dissuasion nucléaire est destinée à garantir la paix, au prix d’une limitation et d’un contrôle de cette arme de destruction massive. « Avec la fin du traité New Start, une nouvelle génération d’armes nucléaires arrive … et cela se voit partout » (New York Times, 7-8 février 2026).
Ninna nanna, nanna ninna …
Dors mon enfant, dors
que n’entends-tu pas les soupirs et les lamentations
des gens qui se massacrent
pour un fou qui commet un crime
qui massacre et se tue
au profit de la race,
ou au profit d’une foi,
d’un Dieu invisible
mais qui sert d’abri au souverain boucher.
Le Pentagone annonce la modernisation de son arsenal, Trump parle de reprendre les essais nucléaires et certains faucons américains affirment la nécessité de soutenir une « capacité de combat nucléaire ». La Chine semble avoir abandonné sa posture de « dissuasion minimale », décidée à rattraper son retard dans la course aux armements : elle pourrait posséder d’ici à 2030 plus de 1000 ogives opérationnelles contre 600 aujourd’hui. « La doctrine russe prétendue inchangée devient plus menaçante » rappelle le GBA Luc Pénet. La Russie semble envisager désormais la dissuasion comme une arme de « dissuasion offensive » : selon l’ancien président russe Dmitri Medvedev, « la Russie sera contrainte d’utiliser toutes ses armes nucléaires, y compris non stratégiques, contre des cibles en Ukraine constituant une menace pour notre pays. ».
L’environnement stratégique de certains États dotés s’est fortement dégradé. Depuis deux décennies, le programme nucléaire est considéré par le régime nord-coréen comme sa meilleure assurance-vie face « au plus grand ennemi [les Etats-Unis] de la nation ». La guerre contre l’Iran par les États-Unis et Israël ne devrait pas inciter la Corée du Nord à changer de doctrine.
Reste le cas de l’Iran. Selon Yoav Rosemberg, « avec [la mort de] Khameini, on a aussi tué la fatwa contre l’arme nucléaire : Khameini maintenait le régime sur le seuil [nucléaire] considérant que les armes de destruction massives étaient contraires à l’islam. » Après les bombardements israélo-américains de juin 2025 et l’élimination systématique des ingénieurs iraniens par Israël, l’Iran est-il encore en capacité de poursuivre le développement de son programme militaire nucléaire ? Selon l’AIEA, l’Iran disposait, avant juin 2025, de 440 kilos d’uranium enrichi à 60 % répartis sur différents sites, dont celui d’Ispahan.
Conformément à ses engagements internationaux, la France se doit d’imposer le jus contra bellum et de protéger les droits fondamentaux de la personne humaine, supérieurs en leur principe à la souveraineté des États. La doctrine de la France demeure inchangée sur le principe. La dissuasion nucléaire reste la pierre angulaire de la stratégie de défense ; il est impératif qu’elle demeure toujours crédible. Des évolutions doctrinales ont été annoncées dans le discours du 2 mars 2026 du président de la République : le « territoire ultramarin » fait désormais partie intégrante des intérêts vitaux ; la disparition du concept de « stricte suffisance » laisse entendre une augmentation possible de l’arsenal nucléaire français.
« La notion de « dissuasion avancée » apparaît comme une nouvelle étape dans la concrétisation du rôle des armes nucléaires françaises dans la défense de l’Europe autour d’un cadre de coopération renforcée avec plusieurs pays », analyse Héloïse Fayet. L’idée n’est pas nouvelle : la « dimension européenne » des intérêts vitaux français figurait déjà dans le Livre blanc de 1972. Il ne s’agit pas pour autant « d’un parapluie nucléaire » français étendu à l’Europe, mais « les intérêts vitaux français ne peuvent pas se confondre avec le seul tracé des frontières nationales ».
« La France ne partage pas la dissuasion, mais la souveraineté n’exclut pas l’interdépendance » précise Alice Russo. Le délitement des relations transatlantiques depuis le retour au pouvoir de Donald Trump pose question. 8 pays font partie de l’initiative de la « dissuasion avancée » : l’un est déjà doté de l’arme nucléaire, le Royaume-Uni avec lequel la France entretient une relation particulière depuis 2025 et les accords de Lancaster House ; 3 autres accueillent des armes nucléaires américaines sur leur territoire dans le cadre de l’OTAN (Allemagne, Belgique, Pays-Bas). Le Danemark, la Grèce, la Pologne et la Suède vont aussi participer à des accords bilatéraux. Il ne s’agit pas de remplacer la dissuasion nucléaire américaine, mais plutôt de renforcer la posture de défense et de dissuasion en Europe.
Que ce repaire d’assassins
qui ensanglante notre terre
sait bien que la guerre est une grande affaire d’argent
qui prépare les ressources
des voleurs de bourses. Dors, mon beau chéri,
tant que durera cette boucherie,
dors, que demain nous reverrons les souverains,
aussi bons amis qu’avant.
La guerre reste avant tout une affaire de personnes, déclenchée le plus souvent par un souverain titulaire de la puissance étatique. « Aujourd’hui pour la première fois dans l’histoire de l’ère nucléaire, sept des neuf États dotés d’armes nucléaires ont des dirigeants autoritaires (soit 96% des têtes nucléaires) : la Russie, la Chine, la Corée du Nord, l’Inde, le Pakistan, Israël et les États-Unis. », estime Joseph Cirincione.
Que l’on parle de missiles nucléaires, d’ogives nucléaires ou simplement de têtes nucléaires, ces mots ne doivent pas nous faire oublier ce qu’est « la bombe atomique » : la capacité d’anéantir la civilisation. « Dans tout ce vide [l’espace], il n’y a que du néant… tu vois cette oasis [la terre], ce magnifique endroit où nous pouvons exister ensemble » (Victor Glover, du vaisseau spatial Orion).
Extraits de la « Ninna nanna della guerra » de Carlo Alberto Salustri dit Trilussa (1871-1950), traduction libre.
———
N'hésitez pas à partager cet article sur votre réseau préféré.
NAUTA BENE : Polar Watch
NAUTA BENE : Nos AUditeurs ont du TAlentAmiral Patrick Hebrard - Polar WatchL'amiral Patrick...
Du chaos
Le chaos global, géopolitique, économique et informationnel génère aujourd’hui sidération et...
Commission des voyages d'études
Le Comité Directeur de l’AA-IHEDN témoigne à Madame Hélène Mazeran (SN 46) la reconnaissance de...
Où en sommes-nous ?
Chers auditrices, chers auditeurs,Après un trimestre à la tête de l’Association, nous...
Homme libre, toujours tu chériras la mer !
« La toute puissance sur la mer est d’un usage délicat ; elle fait déraisonner ceux qui la...
5ème séminaire "L'AFRIQUE EN MOUVEMENT"
Communication de l'IHEDNBonjour à tous,Un séminaire intitulé « Afrique en mouvement » est...