Du chaos
Le chaos global, géopolitique, économique et informationnel génère aujourd’hui sidération et incertitude. Ce chaos ne peut-il être une opportunité pour de nouvelles stratégies d’action et de résilience ?
« Va-t’en, chétif insecte, excrément de la terre ! »
C’est en ces mots que le Lion
Parlait un jour au Moucheron.
L’autre lui déclara la guerre.
« Non à la faillite du droit international ! Non à l’idée que le monde ne puisse résoudre ses problèmes qu’à coup de bombes ! Non à la répétition des erreurs du passé ! Non à la guerre ! » Telle est la réponse du premier ministre espagnol Pedro Sanchez aux critiques du président américain Donald Trump à la suite du refus de l’utilisation des bases militaires situées en Andalousie pour les opérations américaines contre l’Iran. En 1986 déjà, le gouvernement de Felipe Gonzalez avait fermé l’espace aérien espagnol aux avions américains qui bombardaient Tripoli. En rappelant que ces opérations sont contraires au droit international, Pedro Sanchez a adopté une position claire et précise, dénuée de toute ambiguïté.
Face au chaos, nul n’est condamné à l’impuissance.
Dès l’instauration des droits de douane, des « petites entreprises » (avis p. 4) américaines ont saisi les tribunaux pour en contester la validité. Dans sa décision rendue le 20 février dernier, la Cour suprême des États-Unis leur a donné raison (6 juges c/ 3) : elle a considéré que la loi sur les pouvoirs économique d’urgence internationaux (dite IEEPA) n’autorisait pas le Président à imposer des droits de douane.
« Le Président revendiquait le pouvoir indépendant d’imposer des droits de douane sur les importations en provenance de n’importe quel pays, sur n’importe quel produit, à n’importe quel taux et pour n’importe quelle durée » en se fondant sur les mots « réglementer » et « importation » de la loi ; la Cour a estimé que ces deux mots « ne peuvent avoir un tel poids » (avis p. 5). En effet, en vertu de la Constitution américaine, seul le Congrès a le pouvoir de percevoir des impôts, droits de douane et accises (« lui seul a accès aux poches du peuple », avis p. 6). Le président ne dispose donc d’aucun pouvoir lui permettant d’imposer des droits de douane en temps de paix. Certes, le Congrès peut accorder une délégation générale de fixer la politique tarifaire et autoriser le président à instaurer des droits de douane à condition, dit la Cour, qu’il le fasse « clairement », c’est-à-dire en termes explicites et dans le respect de limites strictes. Comme le rappelle le juge Roberts, « l’affirmation du président selon laquelle il dispose d’un pouvoir légal étendu sur l’économie nationale est extravagante à tous égards. Et comme le gouvernement l’admet, voire le revendique, les conséquences économiques et politiques des droits de douane imposés par l’IEEPA sont stupéfiantes. Le gouvernement souligne les projections selon lesquelles les droits de douane réduiront le déficit national de 4000 milliards de dollars et que les accords internationaux conclus sur la base de ces droits pourraient représenter 15 milliards de dollars. Selon le président, la question de savoir si « nous sommes une nation riche ou pauvre est en jeu ». Dès lors le président doit indiquer clairement l’autorisation du Congrès et il ne le peut pas ». La conclusion s’impose : le président ne dispose pas du pouvoir extraordinaire d’imposer des droits de douane.
Face au chaos, réagir pour agir peut s’avérer une stratégie de résilience opportune.
« Drone contre Patriot ». Telle est la proposition du président ukrainien Volodymyr Zelensky, faite aux pays du Moyen Orient, dès le 28 février, début du conflit déclenché par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Au cours des quatre années de guerre menée par la Russie, l’Ukraine a acquis un savoir-faire et une expertise contre les drones iraniens kamikazes de type Shahed qu’elle propose aujourd’hui de partager contre l’Iran, pays partenaire de Moscou. Envoyer des engins intercepteurs à bas coût serait, selon Zelensky, une monnaie d’échange. Le président ukrainien tente d’obtenir ce qui lui fait défaut – des missiles patriot – tout en proposant une solution de long terme. Une illustration de la « navigation dans le chaos » selon une source militaire.
Et si « le chaos » était lui-même une réponse au chaos.
« Devant nos yeux, une nouvelle génération de leaders transcende les anciens conflits et les divisions éculées du passé, et forge un futur où le Moyen-Orient est défini par le commerce et non le chaos », affirmait le 13 mai 2025 Donald Trump. On aurait pu imaginer qu’une semblable posture aurait fait émerger un nouveau système de pensée. Las ! Israël et les États-Unis ont lancé, le 28 février 2026, une offensive qui a plongé la région dans un chaos sans précédent. En réponse, l’Iran a utilisé une arme connue : le verrouillage du détroit d’Ormuz, paralysant une partie des circuits économiques et énergétiques mondiaux et engendrant l’imprévisibilité majeure. Une vieille stratégie déjà utilisée lors de la « guerre des tankers » dans les années 80. La destruction de dizaines de pétroliers par les forces iraniennes et irakiennes avait entraîné l’intervention des flottes occidentales, notamment française, pour sécuriser le commerce international du pétrole.
Depuis des décennies, chacun sait qu’il n’existe aucune solution juridique réglementant le détroit d’Ormuz. La quasi-totalité de la production pétrolière des États riverains du golfe arabo-persique (Irak, Koweït, Arabie Saoudite, Bahrein, Qatar, Émirats Arabes Unis, Oman et Iran) transite par cet étroit corridor maritime. Chacun sait également que ni l’Iran, ni les États-Unis n’ont ratifié la Convention de Montego Bay régissant le droit de la mer. La liberté de navigation et le droit de passage inoffensif des navires reposent sur un équilibre instable entre l’application du droit international coutumier, un accord signé en 1974 entre Oman et l’Iran sur la délimitation du plateau continental du détroit, et des missions militaires ad hoc. Des accords bilatéraux de défense ont été conclus par certains d’entre eux avec des pays tiers : le Koweit et la France ont signé un accord de coopération militaire en 1992 ; le Qatar et la France sont liés par un accord de défense depuis 1994 ; un accord de 2009 formalise l’engagement de la France à participer à la défense de la sécurité, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale en cas d’agression extérieure des Émirats Arabes Unis. Mais « l’Iran n’a pas besoin de gagner de manière conventionnelle, s’il peut rendre le coût régional et mondial de la guerre insupportable » (Andreas Krieg, King’s College de Londres).
Et si « le chaos » était lui-même la solution.
Jeudi 5 février 2026, le dernier grand accord de contrôle des armes nucléaires entre les deux principales puissances nucléaires a pris fin dans une certaine indifférence, faute d’avoir été remplacé par un nouveau traité. Conclu en 2010 par les présidents Barack Obama et Dimitri Medvedev, prolongé en 2021 pour cinq ans, le traité New Start imposait aux États-Unis et à la Russie la limitation du nombre d’ogives déployées et du nombre de lanceurs stratégiques déployés et non déployés. Résultat : pour la première fois depuis des décennies, il n’existe plus d’accord juridiquement contraignant limitant leurs arsenaux nucléaires stratégiques. La porte est ouverte pour une nouvelle course aux armements. L’opportunité peut-être d’inventer de nouvelles règles du jeu applicables par tous.
Quelle chose par là nous peut être enseignée ?
J’en vois deux, dont l’une est qu’entre nos ennemis
Les plus à craindre sont souvent les plus petits ;
L’autre, qu’aux grands périls tel a pu se soustraire,
Qui périt pour la moindre affaire.
Jean de La Fontaine – Le Lion et le Moucheron
———
Vous pouvez télécharger cet article 🖱️ en cliquant ici.
N'hésitez pas à le partager sur votre réseau préféré.
Commission des voyages d'études
Le Comité Directeur de l’AA-IHEDN témoigne à Madame Hélène Mazeran (SN 46) la reconnaissance de...
Où en sommes-nous ?
Chers auditrices, chers auditeurs,Après un trimestre à la tête de l’Association, nous...
Homme libre, toujours tu chériras la mer !
« La toute puissance sur la mer est d’un usage délicat ; elle fait déraisonner ceux qui la...
5ème séminaire "L'AFRIQUE EN MOUVEMENT"
Communication de l'IHEDNBonjour à tous,Un séminaire intitulé « Afrique en mouvement » est...
🔔 Appel à participation – Paris Defence and Strategy Forum (PDSF)
L’AA-IHEDN dispose de plusieurs invitations pour le "Paris Defence and Strategy Forum" (PDSF)...
Publication : Quand les américains étaient en Berry
Sabine Renault Sablonière (PolDef 58) fait paraître le 18 février 2026 un nouvel ouvrage "Quand...