Méga barrages : guerre de l’eau et tensions géopolitiques
À l’occasion de la COP 17 sur la biodiversité qui s’est tenue du 18 au 30 octobre à Erevan, le concept de faillite-hydrique a été une nouvelle fois évoqué. Sans eau, point de vie. La vie et le développement de la civilisation humaine sont liés à l’eau depuis toujours. De même, les activités humaines sont dépendantes des ressources hydriques. L’eau est un enjeu crucial du développement mondial.
Les politiques de gestion des ressources hydriques sont fondamentales pour l’irrigation et l’agriculture. La conservation de l’eau, la construction de réservoirs et de barrages assurent en principe la stabilité des eaux des fleuves. Les barrages offrent la production d’électricité et assurent le développement des économies, mais ils détruisent les milieux naturels et provoquent des tensions entre les pays qui partagent un même fleuve.
Salut à toi, Hâpy [le Nil], issu de la terre
Venu pour faire vivre l’Égypte,
Dont les cours sont cachés, ténèbre en plein jour,
Pour qui chantent ses suivants ;
Celui qui inonde les champs que Rê a créés
Pour faire vivre tous les animaux,
Celui qui rassasie la contrée montagneuse éloignée de l’eau
Car c’est sa rosée qui tombe du ciel…
Le Nil bleu prend sa source en Éthiopie, traverse le Soudan où il rencontre le Nil Blanc pour former le Nil dont dépendent 110 millions d’Égyptiens pour leurs propres besoins hydriques, notamment pour l’agriculture. Inauguré en 2025, le grand barrage de la Renaissance (GERD), immense ouvrage a été construit par une entreprise italienne : 2 km de large, 170 mètres de haut, une contenance de 74 millards de m3, avec à terme une capacité de production de 5150 mégawatts, soit le double de la production actuelle. Il fait figure de plus grand ouvrage hydroélectrique d’Afrique, un des projets de développement les plus importants de l’histoire éthiopienne.
Pour l’Éthiopie, ce barrage donne à 35 millions d’Ethiopiens accès à l’électricité et soutient surtout le développement économique du pays. Le Soudan peut bénéficier de l’électricité ainsi produite et d’une meilleure régulation des crues, mais il est exposé aux conséquences d’une mauvaise coordination entre ses deux voisins. Une « menace existentielle » pour l’Égypte qui veut préserver sa sécurité en eau qui dépend fortement du Nil. Le barrage est stratégique ; il attise les tensions entre les 3 États.
« Le cœur du problème, c’est le partage des eaux, explique Leïla Oulkebous, doctorante en géographie au laboratoire Les Afriques dans le monde, à l’université Bordeaux-Montaigne. Le GERD remet en question l’hégémonie de l’Égypte sur le Nil qui, jusque dans les années 2000, dictait ses règles sur la gestion du fleuve. Et ce, alors que le Nil traverse 11 pays, et que le Nil Bleu, l’un de ses principaux affluents, qui compte pour 85% du total de ses eaux, se trouve sur le territoire éthiopien. »
Est-il avare que le pays entier souffre,
Grands et petits errent ;
Mais les hommes se mêlent dès qu’il s’approche,
Une fois que Khnoum l’a formé.
Se gonfle-t-il que le pays est dans l’exultation,
Et que chaque génération est en joie…
Les méga barrages produisent de l’électricité sans combustion directe de combustion fossile, mais ils transforment profondément les écosystèmes. Pour créer un immense réservoir, il faut parfois inonder des milliers de kilomètres carrés. Cela entraîne bien souvent la disparition de forêts, la submersion de terres agricoles, la destruction d’habitats et le déplacement de population. L’exemple le plus célèbre reste la construction du barrage des Trois-Gorges en Chine, l’un des plus gros barrages au monde, qui a entraîné le déplacement de plus d’un million de personnes.
Tout barrage constitue une barrière physique sur un fleuve : les poissons migrateurs n’atteignent plus leur zone de reproduction. Cela peut avoir des conséquences sur toute la chaîne alimentaire, notamment sur les populations qui dépendent de la pêche. Un problème particulièrement important sur le Mékong, l’un des plus grands fleuves mondiaux pour la pêche intérieure. Un fleuve transporte naturellement des sédiments. Lorsqu’ils sont retenus par un ou plusieurs barrages, ils n’arrivent plus normalement en aval. A long terme, cela contribue à l’érosion des deltas, la diminution des apports de nutriment et la fragilisation des côtes. Une question particulièrement sensible pour le delta du Mékong au Vietnam qui subit une forte élévation du niveau marin. 6 barrages hydroélectriques existent déjà sur la portion chinoise du fleuve, deux sont en construction et deux autres en projets. Des barrages aux conséquences environnementales, économiques et sociales importantes à l’origine de problèmes géopolitiques régionaux récurrents.
L’eau devient une arme stratégique : lors de la partition de l’Inde en 1947, de nouvelles frontières ont été créées, laissant les barrages et les têtes de canaux en territoire indien tandis que les terres qu’ils irriguaient s’étendaient en grande partie au Pakistan. Le traité des eaux de l’Indus signé en 1960 régit le partage vital des ressources du fleuve entre l’Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires rivales. Après l’attentat du 23 avril 2025 commis par le Pakistan dans le Cachemire administré par l’Inde, New Delhi réplique. La capitale suspend le traité, érigeant de ce fait l’eau en arme de guerre. New Delhi a ainsi le pouvoir d’assécher ou d’inonder les terres pakistanaises situées en aval.
Extraits de l’Hymne à Hâpy, dans Bernard Mathieu, Littérature de l’Égypte ancienne, vol. 4, 2025.
Source :
- Le Monde, 9 juillet 2025
———
N'hésitez pas à partager cet article sur votre réseau préféré.
L’émergence de la « route de la soie polaire » chinoise
Une nouvelle ligne commerciale régulière entre la Chine et l’Europe via la route maritime du...
Courrier de rentrée
Chères amies auditrices, chers amis auditeurs,Fin juin, les représentants des auditrices et...
NAUTA BENE : Hautes tensions
NAUTA BENE : Nos AUditeurs ont du TAlent Arnaud Attia - Hautes tensionsArnaud Attia (SN76,...
Space X : « l’astrocapitalisation », triomphe du rêve américain ?
Le 12 juin 2026, a eu lieu la plus grande introduction en Bourse jamais réalisée : SpaceX,...
L’IA : une mutation phénoménale incalculable.
Welcome to the real world.Novembre 2022 : le monde découvre ChatGPT, conçu par la société...
NAUTA BENE : Polar Watch
NAUTA BENE : Nos AUditeurs ont du TAlentAmiral Patrick Hebrard - Polar WatchL'amiral Patrick...