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Patrick EMERIAU
Le 30 juillet 2019
"L'économie bleue en Afrique et la jeunesse africaine" par P.Emeriau (ESM1)

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"L'économie bleue en Afrique et la jeunesse africaine" par P.Emeriau (ESM1)

Par Patrick Émeriau

Président du Comité Afrique de l’AA-IHEDN

*

Executive Summary

L’économie bleue, sur le continent africain, devient un enjeu majeur émergent. Quelques pays intègrent d’une manière forte cet éco système dans les plans de développement, en confirmant que l’économie bleue est un véritable atout pour l’Afrique.

3 000 milliards d’USD de chiffre d’affaires mondial attendu d’ici 2030 ; le continent doit prendre part à ce développement mondial. Pour cela, et hormis les politiques actuelles initiées, un substantiel effort d’intégration, d’acculturation et de formation de la jeunesse africaine devrait être mis en œuvre. Cette jeunesse, souvent en quête de sens, d’entrepreneuriat et de stabilité, devrait pouvoir se retrouver dans les perspectives de développement et dans les valeurs sociétales et économiques de l’économie bleue. L’objectif final étant d’initier une forte motivation vers cet environnement, pour créer de la valeur ajoutée et permettre une employabilité des jeunes.

Le processus de réalisation serait d’abord politique, par une démarche inclusive, en incorporant les organisations de la jeunesse africaine de l’économie bleue dans les circuits décisionnels des autorités et des institutions. Consécutivement, le large déploiement d’outils appropriés permettrait de créer un cadre d’acculturation et de formation de la jeunesse sur l’économie bleue. Les jeunes, qui seront les adultes de demain, doivent s’ouvrir, identifier et s’approprier le potentiel de l’économie bleue. Dans le même temps, les efforts actuels et futurs des chercheurs, des universitaires, des opérateurs privés et des institutions doivent être encouragés, accompagnés et organisés par les pouvoirs publics : notamment par la création de mécanismes incitatifs pour le secteur privé (entrepreneur, PME).

Au final, seule une forte et réelle inclusion de la jeunesse africaine permettra à l’économie bleue de véritablement se développer.

I. Politique et Économie Bleue en Afrique

Depuis quelques années les discours des autorités politiques et institutionnelles des États africains ayant un littoral s’orientent régulièrement vers l’économie bleue. Ainsi, quelques Chefs d’États africains l’intègrent même dans les plans nationaux de développement 1. De même, les autorités politiques des autres continents, les institutions supranationales et les bailleurs de fonds déploient bien souvent une stratégie de l’économie bleue pour l’Afrique, ambitions portées sur le continent par les Organisations Intergouvernementales et les Communautés Économiques Régionales, notamment à travers les Objectifs de Développement Durable (ODD).

C’est ce que pointe également l’Union Africaine (UA) dans son agenda 2063 où l’économie bleue est classée parmi les objectifs et domaines prioritaires. Des actions suivent et des exemples remarquables sont à noter 2, mais hélas encore insuffisants du fait des très nombreuses difficultés faisant obstacle à l’émergence d’une véritable méga filière.

Certes, l’engouement des autorités pour le développement de l’économie bleue en Afrique est partagé et collectif. Désormais le plus important est de transformer cette volonté en actes très concrets, d’autant qu’une projection de l’OCDE 3 indique qu’au niveau mondial le chiffre d’affaires des activités liées au monde de la mer devrait doubler pour passer à environ 3 000 milliards d’USD à l’horizon 2030 (dont un tiers pour le pétrole et gaz) ! Aujourd’hui en Afrique, des chercheurs, des universitaires, des entrepreneurs et des opérateurs économiques identifient, imaginent et cherchent à développer ce « nouveau territoire », fédérateur de valeurs environnementales, sociales et économiques, sans oublier de prendre en compte les enjeux sécuritaires majeurs (pêche, trafics illicites, piraterie et brigandage, climat…).

Suite à l’émergence de ce récent concept de l’économie bleue en Afrique, à cette prise de conscience des autorités, aux actions et à l’accompagnement financier (qui demeure primordial), nous pourrions penser que cette économie bleue en Afrique vogue vers un destin salvateur pour le continent ou a minima pour les pays ayant un littoral. C’est en partie vrai, mais le chemin sera encore long et surtout il manque aujourd’hui des passagers à bord : la jeunesse africaine !

II. Territoire et Économie Bleue en Afrique

Aussi, cette belle perspective serait parfaite pour un continent très marin. Or, ce n’est pas le cas du continent africain, à quelques exceptions près. Pourtant, la longueur totale des côtes africaines atteint 42 000 km, un peu plus que la longueur de l’équateur terrestre. Pratiquement autant que les côtes des États-Unis d'Amérique et de l’Australie réunis. 38 pays africains sur les 55 États membres de l’Union Africaine ont des côtes, ont un accès aux océans ou à la mer, c’est indéniable. De même, les lacs africains occupent 240 000 km2 (plus de 400 fois le lac Léman ou « lac de Genève »). Et que dire des eaux territoriales sous juridiction africaine qui représentent 13 millions de km2, avec un plateau continental s’étendant sur 6,5 millions de km2 ! L’économie bleue en Afrique concerne toutes les étendues d’eau, y compris les lacs, les cours d’eau et les nappes souterraines, sans oublier les côtes.

Ce vaste territoire maritime, parmi les premiers au monde, certes morcelé du fait des souverainetés étatiques, constitue un capital incroyable pour l’Afrique, une riche opportunité, mais encore trop méconnu des Africains eux-mêmes, ainsi que de sa jeunesse. S’il s’avère certain que pour les Africains, les océans représentent la pêche, source de vie et de protéines pour 200 millions d’entre eux 4, et des activités commerciales formelles et informelles (plus de 90% des importations et des exportations africaines transitent par la mer), ces immenses étendues d’eau salées ont aussi souvent été le vecteur de peurs, de colonisations, d’esclavage, et aujourd’hui encore de la mort des migrants que la mer emporte.

Les Africains ont une connaissance limitée de ce territoire marin, et pas toujours positive !

III. La jeunesse africaine, un enjeu majeur !

La population africaine (qui constituera le quart de la population mondiale en 2050) est très majoritairement jeune. Aujourd’hui, ces jeunes de 15 à 24 ans représentent plus de 20%, et tous les jeunes de moins de 24 ans plus de 60% de la population totale. En 2050, l’ONU prévoit 460 millions de jeunes de 15 à 24 ans, avec un taux d’urbanisation de 56%, et majoritairement dans les zones côtières 5 ! Dans un contexte actuel d’extrême pauvreté (pour 46% des Africains) et de croissance exponentielle de la population, on devine aisément la « bombe à retardement » que pourrait représenter une jeunesse africaine démunie et sans emploi.

Les organisations terroristes ou mafieuses, les gangs, le commerce informel dans son ensemble, tous en sont conscients, les jeunes africains désœuvrés (et/ou en recherche de gains faciles) sont une source inépuisable « d’employabilité ». Les gouvernants africains qui ont à gérer l’Afrique d’aujourd’hui et à imaginer et organiser l’Afrique de demain, le savent tout autant. Et malgré l’horreur que suscite la mort des migrants Africains tentant de rejoindre « l’eldorado européen » (plus de 1700 Africains morts en 2017 en méditerranée 6), la priorité des priorités est bien l’employabilité de la jeunesse !

Un graphique de la CNUCED pour illustrer, s’il le fallait, l’importance et l’urgence de l’employabilité de la jeunesse africaine : pour réussir la capitalisation sur le fameux dividende démographique souvent évoqué par les économistes !

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IV. L’économie bleue pour la jeunesse africaine

Une évidence ! D’un côté nous avons une nouvelle économie, génératrice de développement et d’employabilité en devenir, de l’autre une jeunesse en quête de sens et surtout de revenus décents et pérennes (donc non informels).

Il est reconnu par le BIT (Bureau International du Travail) que l’esprit d’entreprise est plus développé en Afrique que partout ailleurs. En 2012, par exemple, le pourcentage de jeunes Africains à la tête d’une nouvelle entreprise était significativement plus élevé qu’en Asie ou en Amérique latine 7. La jeunesse africaine ne souffre pas d’un manque d’esprit d’entreprise, loin de là, elle a juste besoin d’un accompagnement formel, pragmatique et fort pour canaliser positivement sa formidable énergie.

Autre singularité : le numérique (la digitalisation) est l’un des vecteurs clés du mode de communication des jeunes Africains. Ils « pensent » avec le numérique (500 millions d’utilisateurs de smartphone en 2020) 8, et en dehors de l’addiction de beaucoup pour les réseaux sociaux (comme partout ailleurs), quelques-uns se l'approprient en tant qu'outil de création de valeurs, comme un moyen d’acquérir une liberté économique forte.

Économie Bleue + numérique + jeunesse, voilà une formidable équation qui pourrait servir au développement.

Qui pourrait, car ce n’est pas totalement le cas aujourd’hui. En effet, sur le digital la jeunesse africaine avance à grands pas et a beaucoup de capacité d’innovation. Par contre, sur l’économie bleue dans son ensemble, elle a tout à apprendre, malgré les quelques experts existants et la réalité de l’économie maritime et portuaire. D’ailleurs, bien souvent l’économie bleue n’est vue qu’à travers le commerce maritime. C’est une erreur qu’il conviendrait de corriger.

Dès lors, c’est probablement grâce à l’acculturation maritime et aux initiatives conjointes des autorités politiques, des opérateurs économiques, des scientifiques et des universitaires que l’Afrique pourra ouvrir sa jeunesse à l’économie bleue dans son ensemble.

Pour avancer, plusieurs actions pourraient être menées. Au plan politique, la priorité serait d’intégrer les organisations de la jeunesse, et en priorité celles traitant de l’économie bleue, dans les institutions des organisations continentales (Union Africaine), et régionales (CEDEAO, CEEAC, etc.) traitant de l’économie bleue. À chaque niveau politique, la jeunesse africaine de l’économie bleue devrait être représentée pour capter sa forte créativité et son dynamisme. Aujourd’hui, cette intégration de la jeunesse se concrétise parfois à travers les conseils nationaux de la jeunesse ou les politiques nationales de la jeunesse, mais il s’avère indispensable d’aller beaucoup plus loin : intégrer la jeunesse dans les instances politiques et institutionnelles liées à l’économie bleue dans chaque pays ayant un littoral ou des lacs à forts enjeux de développement. Les pouvoirs en place devraient permettre à la jeunesse de participer et de s’approprier l’économie bleue.

Nous pensons que le déploiement amorcé de la politique de l’économie bleue en Afrique, entre autres par la stratégie AIM 2050 de l’Union Africaine, devrait être plus actif et inclusif en s’appuyant sur les organisations de la jeunesse.

Ce sont d’abord ces dispositions politiques qui permettraient ensuite de créer des dispositifs ciblés d’acculturation de l’économie bleue, et pour chacune des catégories de la jeunesse africaine (diaspora, universitaires, écoliers (dans les classes maternelles, primaires et secondaires), mais aussi pour les actifs et mêmes les « désœuvrés »…), et tout en y associant les vecteurs que sont les institutions publiques et privées (CCI, fédérations, associations…). Les océans et la mer doivent maintenant évoquer et créer une émotion positive, et plus que tout, des perspectives d’avenir pour toute la jeunesse africaine.

Des actions simples pourraient contribuer à cette acculturation. Faire découvrir à la jeunesse les transports et le secteur portuaire bien entendu, mais également la construction navale, la pêche, l’aquaculture et la mariculture, le tourisme, le secteur de l’énergie maritime, le minier, l’hydrographie, les ressources biotiques et la bio prospection, l’importance de la préservation des côtes, le lien avec le commerce, l’autonomie alimentaire, les perspectives des industries chimiques, pharmaceutiques et cosmétiques, la planification de l’espace maritime, etc.

Par l’enseignement et les sorties des classes, en permettant aux yeux et aux esprits de la jeunesse de s’ouvrir sur le fabuleux environnement de l’économie bleue : en découvrant les océans, la mer, les lacs, les îles, les estuaires et les lagunes, les marécages, les criques, les plages, les voies navigables intérieures, les rivières, etc. Susciter l’envie d’apprendre et de découvrir concrètement, permettre à la jeunesse de s’approprier l’économie bleue, parce qu’elle y voit un intérêt pragmatique, en l’approchant, et en la sentant du bout des doigts...

Tout cet effort d’acculturation de la jeunesse sur l’économie bleue peut avoir plusieurs objectifs, mais le premier d’entre eux, et de loin, reste et doit rester l’emploi. C’est le cœur et la finalité des dispositifs politiques et d’acculturation de la jeunesse : l’emploi !

Alors, parallèlement aux efforts précédents, il serait intéressant aussi d’auditer, d’identifier et de développer des formations pour la création d’emplois spécialisés et à haute intensité de main-d’œuvre : essentiellement des formations techniques et d’opérateurs, même s’il ne faut pas négliger les autres. En relation avec les opérateurs, elles permettraient d’offrir des emplois décents très rapidement et dans toutes les filières de l’économie bleue. Plus encore, des dispositifs d’accompagnements pour les jeunes entrepreneurs de l’économie bleue seraient impérativement à développer. Ce seront eux les recruteurs de demain. Ce seront eux les exemples de demain.

Certes ce n’est pas simple et cela demande beaucoup d’efforts de créativité et de financement. Mais l’Afrique a-t-elle le choix ?

V. Conclusion

L’économie bleue n’est pas seulement une opportunité prometteuse pour les jeunes Africains, elle est surtout vitale pour les adultes qu’ils seront demain. Des mesures très importantes doivent être rapidement mises en œuvre : prioritairement l’inclusion des jeunes dans les politiques et les décisions des autorités sur ce sujet. L’objectif suprême est de leur créer des emplois. Les autorités nationales et supranationales en sont conscientes. Aussi ne faut-il pas manquer cette impérieuse obligation d’inclure et d’acculturer la jeunesse. Dans le cas contraire, cela pourrait conduire à des conséquences destructrices pour l’Afrique.

En Afrique, aujourd’hui, les jeunes Africains n’ont pas le pouvoir, mais ils sont le pouvoir de demain !

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1 Par ordre alphabétique, et sans exhaustivité : Afrique du Sud, Cote d’Ivoire, Gabon, Kenya, Madagascar, Sénégal, Seychelles, Togo… Une mention spéciale pour le Togo qui, avec seulement 56 km de littoral (le 37e littoral sur les 38 pays africains littoraux), a une forte stratégie de développement de la logistique maritime et de son continuum terrestre. Le port de Lomé est très dynamique et devient un modèle dans la région et même au-delà.

2 L'économie bleue en Afrique - Guide Pratique - Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique

3 OCDE - L’économie de la mer en 2030 - publié le 18 mai 2017

4 FAO - Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture - La pêche dans les zones arides d’Afrique subsaharienne – 2017

5 https://population.un.org/wpp/

6 HCR - Desperate Journeys - January 2017 - March 2018

7 Bureau International du Travail – Rapport du directeur général – 13e réunion régionale 2015

8 ONU, Banque Mondiale, Roland Berger, AFD - 2018

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